Et si le Grateful Dead n’avait jamais vraiment quitté San Francisco ? Dimanche soir, au Fillmore, My Morning Jacket a refermé une résidence de sept concerts pensée comme un arc-en-ciel, et vécue comme un gros frisson collectif. Pas un truc nostalgique au rabais, plutôt une passerelle entre générations, assumée et surtout jouée à fond.

Sept couleurs, une règle simple, et une salle en apnée

Le concept, sur le papier, ressemblait à un défi de musiciens têtus. Un concert par couleur, et surtout aucun morceau rejoué d’une soirée à l’autre. Ça oblige à creuser profond, à sortir des titres qu’on ne sort jamais, et à faire confiance à la magie du moment.

Le Fillmore, lui, ne pardonne rien. C’est une salle où la moindre pose sonne faux. Là, My Morning Jacket a fait l’inverse, ils ont joué comme si la scène était leur salon et la foule leurs potes de longue date. Court, intense, puis ça s’étire. Exactement comme on aime quand ça jamme.

Pourquoi cette résidence a marqué plus que prévu

Au départ, l’annonce datait d’il y a sept mois, avec un visuel arc-en-ciel et une promesse claire. Mais sur place, l’histoire a pris un autre virage, plus émotionnel, plus chargé. On a senti un groupe qui ne « rend pas hommage » pour cocher une case, mais parce que ça le travaille, vraiment.

  • 7 concerts au même endroit, dans un temple rock de San Francisco.
  • 7 setlists uniques, sans redite, donc sans pilote automatique.
  • Un fil rouge qui s’est imposé : l’ombre portée du Grateful Dead sur toute la ville.

Et franchement, cette contrainte de setlists, c’est le détail qui change tout. Quand tu sais que rien ne reviendra demain, tu écoutes autrement. Tu retiens. Tu racontes à tes amis en sortant, comme si tu venais de voir un truc interdit.

Le “moment Grateful Dead” de Jim James, et la mèche prend

Le cœur du récit, c’est Jim James. Il l’a dit sans détour à Rolling Stone : il traverse une “profonde période Grateful Dead”. Ce n’est pas juste une influence musicale, c’est une zone mentale où il s’installe, où il revient, où il pioche des idées, des harmonies, une façon de laisser respirer les morceaux.

Le déclencheur, c’est la disparition de Bob Weir, évoquée comme une porte qui s’ouvre. Une image forte. Et quand un songwriter comme Jim James parle de « portail », tu comprends que ça va se traduire sur scène, pas dans un communiqué.

Un hommage qui ne ressemble pas à un musée

Ce qui m’a frappé, c’est la logique derrière les reprises. My Morning Jacket n’a pas joué au cosplay. Ils ont plutôt construit une cartographie de San Francisco et de son héritage, avec le Dead comme aimant central, et autour des satellites qui comptent.

Résultat, l’hommage déborde largement du répertoire Grateful Dead. Et c’est précisément ça qui le rend crédible. La Bay Area, ce n’est pas un seul groupe. C’est une chaîne.

  • Des clins d’œil à la soul et au funk locaux, avec Sly Stone (dont l’aura plane encore sur la région).
  • Une passerelle Motown via Marvin Gaye, et cette idée de versions live qui deviennent des mythes.
  • Une approche jam, souple, où la reprise sert de tremplin plutôt que de pièce de musée.

Les objets sacrés : guitares de Garcia, héritage vivant et vertige

Il y a un moment où la symbolique devient presque trop grosse pour tenir dans une salle. Quand l’hommage passe aussi par les guitares de Jerry Garcia, tu ne peux pas faire semblant. C’est le genre d’objet qui arrive chargé d’histoires, de concerts, de rumeurs, de légendes racontées à la sortie d’un show à 2 h du matin.

Le truc, c’est que My Morning Jacket a évité le piège de la relique. Ces guitares n’ont pas été posées comme un trophée. Elles ont été jouées. Et quand elles sont jouées, elles redeviennent ce qu’elles doivent être, des outils pour envoyer de la musique dans une pièce, pas des icônes vitrifiées.

Le final : Grahame Lesh à la basse, et la boucle se referme

Pour le dernier soir, un choix a fait frissonner les fans au premier rang comme ceux du balcon : Grahame Lesh est venu jouer à la basse, sur celle de son père Phil Lesh. Là, on touche à quelque chose de très particulier, presque familial, mais offert à une salle entière.

Sur le papier, c’est un “feat”. En vrai, c’est un passage de témoin. Pas solennel, pas triste. Juste puissant. Le genre de moment que tu n’expliques pas bien le lendemain, mais que tu n’oublies pas.

Ce que San Francisco raconte, quand un groupe écoute vraiment la ville

On pourrait réduire cette résidence à un concept malin, sept concerts, sept couleurs, fin de l’histoire. Sauf que non. Ce qui s’est joué au Fillmore, c’est la preuve qu’une ville peut encore dicter une mise en scène, un son, une attitude. San Francisco a toujours eu ce truc : elle transforme les concerts en récits.

My Morning Jacket a pigé ça. Ils n’ont pas débarqué en touristes. Ils se sont branchés sur la mémoire locale, sur les salles, les disques live mythiques, et cette manière très Bay Area de laisser les morceaux dériver avant de les ramener au port.

Le détail que beaucoup ratent : la promesse de “zéro redite” change la relation au public

Quand un groupe annonce aucune chanson rejouée, il fait plus qu’un geste artistique. Il signe un pacte : “si tu viens ce soir, tu vivras ton propre film, unique”. Et ça, à l’époque des vidéos partout et des setlists partagées en temps réel, c’est presque un acte de résistance.

Ça crée aussi une tension délicieuse. Le public écoute les premières notes et se dit “ok, ça, c’est pour ce soir, seulement pour ce soir”. Et soudain, tout le monde est là. Vraiment là.

Ce tournant pour My Morning Jacket, et pourquoi ça peut compter pour la suite

Je prends le risque de le dire franchement : cette résidence ressemble à un tournant. Pas forcément parce que My Morning Jacket va devenir un groupe tribute, évidemment. Mais parce qu’ils ont trouvé une manière de raconter leur propre identité en passant par un héritage gigantesque, sans se dissoudre dedans.

Si Jim James est vraiment entré dans son “pays du Dead”, comme il le décrit, alors la suite pourrait être passionnante, sur disque comme sur scène. Plus de jams, plus d’espaces, plus d’audace. Et à une époque où tout est souvent calibré, c’est exactement ce qu’on a envie d’entendre.

Sept soirs. Sept couleurs. Et au milieu, une idée simple : la musique n’est pas un monument, c’est un courant. Au Fillmore, ce courant a repris de la vitesse.