Et si le plus beau testament d’un musicien tenait dans une guitare, un bout de papier, et une phrase impossible à oublier ? Le truc, c’est que Warren Ellis n’a pas raconté une simple anecdote de tournée. Il a lâché un morceau d’intimité, brut, qui dit tout d’une amitié et d’un certain rapport à la musique, celui qui ne triche jamais.

Une Gibson qui arrive comme un signe

Glen Hansard - Palace Theatre St. Paul - The Frames - Swell Season (40178417094)
CC BY 2.0 — Andy Witchger

Dans les jours qui ont suivi la mort de Glen Hansard, Warren Ellis a publié plusieurs hommages. Pas des messages polis. Des souvenirs qui sentent le backstage, le whisky, les conversations à rallonge, et cette fraternité qu’on ne fabrique pas.

Le détail qui a retourné tout le monde, c’est l’histoire d’une Gibson tenor guitar envoyée à Ellis il y a environ dix ans. Glen l’appelle, demande une adresse. Rien de plus. Comme si c’était administratif. Sauf que non.

Selon Ellis, Hansard venait de passer du temps dans les archives Woody Guthrie. Il ressort, il entre dans une boutique de guitares, et tombe sur un modèle « pour lui ». Pas « ça pourrait te plaire ». Plutôt, « c’est un signe ». Franchement, ça ressemble à Glen : instinctif, mystique à sa façon, et toujours en train de chercher la chanson cachée derrière les objets.

La phrase sur le mot qui tue

Ellis explique qu’il a d’abord refusé. Par pudeur, par principe, peut-être parce qu’on n’accepte pas comme ça un instrument qui porte déjà une histoire. La réponse de Hansard est magnifique parce qu’elle ne négocie pas : « C’est pas une conversation ».

La guitare arrive, avec une note. Et cette ligne qui a l’air simple, mais qui colle au crâne : « If there’s a song in it you’ll find it ». Si y a une chanson dedans, tu la trouveras. Voilà. Pas de discours. Une mission.

Pourquoi ce cadeau touche autant de monde

Parce qu’il ne s’agit pas de matériel. Pas d’un « beau geste » Instagrammable. C’est une façon de dire : je te connais assez pour savoir ce que tu vas tirer de cet instrument, et je te fais confiance. Entre musiciens, c’est énorme.

Et ça rappelle une vérité que beaucoup oublient : certains objets sont des catalyseurs. Ils poussent à écrire. Ils forcent la main. Ils ouvrent une porte qu’on n’avait pas vue.

  • Le choix d’une tenor guitar n’est pas anodin : moins courante, plus tranchante, elle oblige à sortir des automatismes.
  • La référence à Woody Guthrie place le geste dans une lignée, celle des chansons qui racontent des vies, pas des postures.
  • La note n’explique rien, elle déclenche tout.

Un ami qui donnait plus qu’il ne prenait

Glen Hansard - Palace Theatre St. Paul - The Frames - Swell Season (40844315772)
CC BY 2.0 — Andy Witchger

Warren Ellis résume Hansard avec une phrase qui sonne comme une épitaphe : « everyone Glen crossed in life was richer for the experience ». Tous ceux qu’il croisait étaient plus riches après. Ça peut paraître grandiloquent. Sauf que les exemples s’alignent, et là, ça devient concret.

Ellis raconte notamment un épisode qui dit tout du personnage : Hansard fait un trajet de nuit pour assister à un concert de Dirty Three à Boston. Il est sur la guestlist, donc il pourrait entrer tranquille. Mais non. Il paye sa place en douce. Comme un fan. Comme un soutien. Comme quelqu’un pour qui la musique passe avant le reste.

Le genre de loyauté qu’on ne voit plus trop

Ce n’est pas la loyauté « business ». C’est celle qui se prouve dans les détails : se déplacer, être là, écouter, encourager, sans réclamer le projecteur. Ellis insiste : Hansard était « above and beyond », au-delà du minimum, toujours.

Et puis y a cette autre scène, plus ancienne, presque cinématographique. Milieu des années 90, en Irlande, County Cork. The Frames ouvre pour Dirty Three. Hansard sert du whisky « jusqu’au lever du soleil ». Les deux parlent musique, chiens, sens de la vie, et surtout Bon Scott, le chanteur d’AC/DC. Ce genre de nuit qui te suit toute ta carrière.

  • County Cork, milieu des années 90 : naissance d’une complicité sur scène et hors scène.
  • Boston : un déplacement « juste pour être là », sans calcul.
  • Une Gibson envoyée sans débat : la confiance en version instrument.

Ce que cette histoire dit sur le deuil des musiciens

On parle souvent du deuil comme d’un grand trou. Chez les artistes, c’est parfois plus étrange : c’est un trou qui résonne. Un ami disparaît, et d’un coup les instruments deviennent lourds. Les chansons changent de goût. Les souvenirs se mettent à tourner en boucle, comme un refrain qu’on n’arrive pas à arrêter.

Ce que Ellis partage, ce n’est pas une biographie. C’est la preuve qu’une relation musicale, la vraie, laisse des traces tangibles. Une guitare qu’on attrape au mur et qui rappelle une voix. Une phrase griffonnée qui revient quand on sèche sur une mélodie.

La « bonne » guitare au bon moment

Quand Ellis écrit que c’est « la meilleure guitare » qu’il ait possédée (ou « la plus guitare des guitares », selon la formulation), j’y vois surtout autre chose : la guitare qui arrive pile au moment où tu en as besoin, même si tu ne le sais pas encore.

Hansard n’offrait pas un objet. Il offrait une direction, un détour, une permission d’aller ailleurs. Et c’est peut-être pour ça que cette histoire prend autant : elle parle à tous ceux qui ont déjà reçu un geste qui les a remis en mouvement.

Dublin s’apprête à dire au revoir, et la musique continue

La mort de Glen Hansard a secoué l’Irlande. Il est décédé après un accident de moto à Dublin, le 29 juillet, à 56 ans. Là aussi, les chiffres claquent, parce qu’ils tombent trop tôt. Trop sec.

Sa famille a annoncé un hommage public à la hauteur de son importance : repos au Irish Museum of Modern Art (Baroque Chapel) le 3 août, puis funérailles à St Patrick’s Cathedral le lendemain. La capacité étant limitée, un système audio doit être installé dehors, avec diffusion sur RTÉ News et RIP.ie. On sent l’idée : que personne ne soit laissé à la porte.

Le contraste qui serre la gorge

Au même moment, Warren Ellis continue de jouer. Il était sur scène avec Nick Cave & The Bad Seeds lors d’un concert événement au Royaume-Uni, à Brighton, le 31 juillet. Comme souvent, la vie des musiciens fait cohabiter le chagrin et le travail, dans la même semaine, parfois dans la même journée.

Et ce soir-là, il y a eu un moment suspendu : Kylie Minogue a rejoint le groupe pour interpréter « Where The Wild Roses Grow », morceau de 1995, une performance chargée, rare, la première ensemble depuis 2018. On ne peut pas s’empêcher de penser à ce que disait Ellis sur Hansard : « toujours au-delà ». La musique aussi, parfois, va au-delà. Elle tient quand le reste vacille.

Mon avis, sans détour : on devrait parler plus souvent de ces gestes-là

Ce qui me frappe, ce n’est pas le côté people de l’histoire. C’est l’éthique. Hansard semble avoir vécu comme il jouait : en donnant, en poussant les autres vers leur meilleure version, en laissant des graines plutôt que des leçons.

La Gibson envoyée à Ellis, c’est un rappel violent et tendre à la fois : les chansons ne meurent pas. Elles changent de mains. Et parfois, elles attendent, silencieuses, dans un instrument accroché à un mur.

Si vous tombez un jour sur une vieille guitare, un carnet, une note d’un ami musicien, gardez ça près de vous. Pas comme une relique. Comme une promesse. Parce qu’une chanson peut se cacher là où on ne regarde plus.