Crédit : Walid for Les Vandales

Crédit : Walid for Les Vandales

Avec des noms comme Lunice, Kaytranada, Da-P, Dave Luxe ou encore High Klassified, la nouvelle scène hip hop montréalaise est doucement en train de s’imposer comme le pôle américain dont l’ascension ne peut plus être négligée. Si les noms cités précédemment représentent la partie émergée de l’iceberg, un certain nombre d’autres jeunes artistes s’activent à coups de #newMTL pour mettre en avant un mouvement frais, en marge complète de la ligue de battle WordUp et de ses satellites. Le jeune Rowjay est l’une des voix de cette génération montante. Unionstreet est allé interrompre (en vain) une de ses parties de Super Smash Bros. pour en savoir plus sur son rap « ignorant » et l’environnement dans lequel il évolue.  


Unionstreet : Est ce que tu peux te présenter en quelques mots ?

Rowjay : Jeune finneseur. Jeune sapeur. Jeune homme camouflé. Rowjay pour les hommes mais ta go peut m’appeler Jason (rires).

US : D’où te vient ce nom, « Rowjay » ?

R : J’étais avec des potes dans un centre commercial. On est allé dans ce magasin qui s’appelle Lids. C’était au moment où les casquettes snapbacks commençaient à devenir à la mode. Avant que je fasse de la musique, les gens m’appelaient juste Jay et je voulais me faire une casquette où il y aurait eu marqué « Jay 33 » parce que c’était mon numéro quand je jouais au Hockey.

Finalement, mes potes m’ont convaincu de ne pas écrire ça parce que c’était laid. Quand je leur ai demandé ce que d’après eux je devrais écrire à la place, ils m’ont dit « Rowjay » et c’est resté.

US : Okay (rires).

R : C’est surtout parce qu’à ce moment là j’étais à fond sur Rick Ross et c’était une référence à Rozay.

D’ailleurs, le plus drôle dans toute cette histoire, c’est que le mec de Lids, au lieu d’écrire Rowjay, il a écrit Bowjay. Depuis, je ne suis jamais retourné dans ce magasin.

US : Comment est-ce-que tu t’es mis à faire de la musique ?

R : En fin 2011, j’étais toujours dans mon délire Rick Ross et je me suis juste dit que moi aussi je devais me mettre à rapper. Je pense que c’est un truc que tous ceux qui écoutent du rap ce sont déjà dit. C’est juste que moi je l’ai vraiment fait. J’ai acheté un micro et j’ai appelé mon pote Tony Stone qui était dans la même école que moi.

Lui, c’est un musicien dans l’âme et il faisait déjà un peu de musique de son coté. Je lui ai juste dit de passer à la maison et on a enregistré un morceau ensemble. Le track s’appelle « It’s cold ». C’est vraiment de la chiasse mais c’est notre premier morceau.

US : Tony Stone forme The North Virus avec Dumix et les deux se sont associés à Rami B pour former Planet Giza. En tant que producteurs, ce sont tous des personnes qui jouent un rôle important dans ton projet musical. Comment as-tu rencontré les deux autres membres originaux de Planet Giza ?

R : En fait, Dumix et moi, on se connait depuis qu’on a 5 ans. On était à l’école primaire ensemble. Il fait de la musique depuis qu’il a 10 ans et je le regardais faire. Ce n’est pas grâce à lui que je me suis mis à faire de la musique mais c’est probablement grâce à lui que je continue à en faire aujourd’hui.

Au départ, ça ne l’intéressait pas de rencontrer Tony parce que Dumix c’est quelqu’un d’entêté et le lycée que je fréquentais avec Tony, c’était une école privée avec plein de mecs chelou. Mais la rencontre a finalement eu lieu et next thing you know, The North Virus se formait.

J’ai rencontré Rami a peu près 1 an après avoir fait « It’s Cold ». Entre temps, j’avais fait un morceau inspiré par Lil B qui s’appelle « Claude Poirier ». Lui et moi, on avait pas mal de gens en commun (High Klassified, Da-P, Tony Stone, etc ..). Il a entendu le morceau et m’a contacté pour qu’on fasse de la musique ensemble. C’est aussi comme ça qu’il a rencontré Dumix.

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[…]Les gens me posent souvent cette question : « Pourquoi tu fais de la musique ignorante ? ». En même temps, de quoi veulent-ils que je parle ? (…) Ils veulent que je leurs dise que je suis un jeune homme blanc, de 18 ans qui porte des vêtements designé et qui va à l’école ? […]

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US : Vous avez un collectif, c’est ça ?

R : Oui. C’est le COB65. En fait, c’est l’union de deux collectifs. Le COB, c’est The North Virus, Paris Louis et moi pour la musique. Sinon, ça va plus loin que ça. C’est un groupe de potes. Dans le 65, tu as Rami B, Andrikes Black, Sleepy J, Slumdon, Darshan, Black Hulk qui font de la musique et tous nos autres homies qui ne font pas de musique.

US : Quelles sont les artistes qui t’ont influencé ?

R : Je l’ai déjà dit mais je suis fan de Rick Ross. C’est en l’écoutant que j’ai eu envie de rapper. Sinon, sur mes deux premiers projets Stunnin’ et Stunnin’ 2, l’idée c’était d’associer l’influence de Project Pat avec le délire lo-fi de Lil B.

J’écoutais surtout du rap US et le seul rappeur francophone que j’écoutais, dont tu peux d’ailleurs ressentir un peu l’influence sur ces deux premiers projets, c’est le Roi Heenok.

US : La série des Stunnin’ t’a permis de construire un certain following au niveau local mais c’est vraiment la morceau « Jeune Visionnaire » qui a attiré l’attention outre-atlantique. Est ce que tu peux nous parler de ce titre ?

R : Après Stunnin’ 2, j’ai eu un manque d’inspiration. Juste après, j’ai sorti le morceau « Bruce Lee ». C’est un morceau que je n’aime pas au final mais j’ai eu des bons retours dessus. Et puis, je me suis dit que ça allait être bientôt fini le rap, que j’allais arrêter toutes ces blagues. Quelques semaines plus tard, il y a un mec que je connais qui m’a envoyé « Le Crime » de Démocrate D. C’est avec ce son que j’ai vraiment commencé à m’intéresser au rap français. J’ai envoyé le morceau à Rami B qui le connaissait déjà et je lui ai dit qu’il fallait absolument qu’on fasse un son qui ressemble à ça.

Mais je voulais qu’on le fasse d’une manière spéciale. Mon idée, c’était de spit sur un beat trap et que Rami transforme le tout en un morceau boom-bap. C’est comme ça que le morceau « Jeune Visionnaire » est né. À la base, « Jeune Visionnaire » avait été enregistré sur « OG Bobby Johnson » de Que. C’est un son que j’ai écrit pour les jeunes de Montréal parce que j’estimais qu’il n’ y avait pas vraiment de morceau pour nous représenter.

C’est pour tous les jeunes de Montréal qui expriment leurs visions à travers leurs arts. Mon gars Walid qui est photographe fait partie de ces gens là. Son état d’esprit et sa manière de travailler son art sont des éléments qui m’ont inspiré a écrire ce morceau.

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US : Dans ce morceau, tu te qualifies de « Leader de ce rap ignorant ». Qu’est ce que ça implique ?

R : Les gens me posent souvent cette question : « Pourquoi tu fais de la musique ignorante ? ». En même temps, de quoi veulent ils que je parle ? De problèmes politiques ? De ma vie ? Ils veulent que je leurs dise que je suis un jeune homme blanc, de 18 ans qui porte des vêtements designé et qui va à l’école ? Il ne s’est rien passé de trop fou dans ma vie. Je n’ai pas vécu le struggle. Je n’ai pas eu à hustle ou à faire toutes sortes de choses pour vivre parce que je suis né dans une famille où l’argent ne manquait pas.

Donc je me suis dit, pourquoi ne pas faire une analyse ou une critique de la société sur certains points. Parfois, je vois des trucs qui m’énervent et je vais juste écrire un son sur ça. « Salope du quartier », c’est parce qu’il y a trop de personnes qui sont connes. Ce ne sont pas que les femmes. « Jealous Ass Bitch », c’est pareil. D’ailleurs, la plupart du temps, ce sont des hommes qui agissent comme des bitches. Les gens ne comprennent pas ça. Ils se disent juste que je fais ça pour avoir l’air macho ou je ne sais quelle autre raison. À la fin de la journée, j’aime bien la position dans laquelle je suis où je me donne la liberté de dire ce que je veux et je peux le backer en soulignant l’aspect critique de ma démarche.

US : Quelques mois plus tard, tu sortais Birth Of Rowjayzus qui marquait un gros changement avec les projets précédents.

R : L’un des buts de « Jeune Visionnaire » était de me détacher du délire « Based » parce que je savais que ça n’allait pas m’emmener très loin. C’était un genre de rebranding en quelque sorte. Quand on a fait Birth Of Rowjayzus  l’état d’esprit dans lequel on était avec ma team, c’était de livrer un bon album pour montrer au gens qu’on pouvait le faire. Je pense que l’objectif a été atteint.

J’aurais pu changer des choses sur ce projet. Par exemple, j’aurais voulu en faire un EP. Mais je pense aussi que ça me laissait la place de sortir quelque chose d’encore meilleur. Faire un album solide du track 1 au track 12, c’est ce sur quoi on travaille en ce moment.

 

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[…] Je pense qu’à Montréal, il y a beaucoup de talent. […]

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US : Sur le morceau « Montréal Paris », tu fais un shout out à Myth Syzer et Bon Gamin. Comment s’est faite la connexion ?

R : Myth avait trouvé « Jeune Visionnaire », je ne sais pas comment et il m’a envoyé un message en me disant « T’es un génie toi ! ». Là, je me suis dit : « Attends, est ce que c’est Myth Syzer ça ? ». Au début, je ne croyais pas que c’était lui et puis j’ai vérifié et c’était vraiment lui. Et je me suis dit : « Il me traite de génie ? Well .. I guess ! » (rires).

J’ai vu qu’il avait partager la vidéo avec Loveni. Je n’avais jamais entendu leurs trucs. J’ai écouté et j’étais surpris de voir à quel point ça ressemblait à ce qu’on faisait. « Montréal Paris », c’est l’un des derniers morceaux que j’ai enregistré. Quand Rami a terminé l’instru et qu’il m’a demandé comment je voulais appeler le morceau, ça me faisait penser au vieux boom bap français, du coup j’ai décidé de l’appeler « Montréal Paris », en référence à une interview du Roi Heenok où il dit « Montréal Paris, t’entends pute-nègre ? » (rires).

Et avec tout le love que les gens nous envoyaient de Paris, c’était only right de leurs rendre.

US : Ton dernier EP en date est intitulé Cassette EP Vol.1 et marque la première fois que tu collabores avec un autre artiste sur un projet entier. Est ce que tu peux nous en parler un peu ?

R : À la base, on voulait que la tape soit comme une émission de radio. On voulait en faire une vraie mixtape aussi et la poster comme une seule piste de 20 minutes sur Soundcloud. Finalement, on a décidé de faire autrement pour des raisons pratiques mais si c’était à refaire, je le referais en une piste. C’est surtout l’occasion de mettre le spotlight sur Tony Stone qui était resté plutôt discret jusque là. 

Sinon, l’influence c’est le sud des US et le but c’était de faire un EP que les gens puissent écouter en ridant une voiture genre Cadillac old school. C’est un peu de la musique pour rider. C’est court, c’est laidback, facile et agréable à écouter.

US : Qu’est ce que tu penses de la scène hip hop montréalaise ?

R : Je pense qu’à Montréal, il y a beaucoup de talent. Jei Bandit, par exemple. C’est un jeune rappeur avec qui j’ai fait des sons. Il est super talentueux. Sinon chez les jeunes, je peux citer les mecs du 65 ou encore Louie P (le frère de Kaytranada, ndlr).

Pour les mecs plus vieux t’as Green Hypnotic, ST et mon gars Colonel. Colonel, c’est encore autre chose. C’est un vrai street dude. Ce sont à peu près tous les rappeurs que je valide.

US : Quand tu parles de tous ces artistes, on a vraiment l’impression que quelque chose se passe à Montréal ?

R : Ouais mais en même temps, il y a beaucoup de gens qui vont sortir de nulle part et qui vont casser les couilles à tout le monde.

US : Ceci dit, il ne semble pas y avoir de réelle « scène » unifié ! Qu’est ce que vous attendez ?

R : Il y a des artistes qui émergent et qui font pas mal de bruit. Les rappeurs les plus chauds ici en ce moment, c’est probablement Loud Lary Ajust. Je ne suis pas un très grand fan même si je respecte leur truc. C’est juste que ce n’est pas trop mon style. Ils font un genre de Trap commercial en franglais. Eux par exemple, ils ont sold out le Club Soda et apparement c’était chaud.

Malgré ça, la scène de hip hop à Montréal n’est pas vraiment existante. Il n’y a pas de radio hip hop et pas d’endroit où on peut réellement performer ici.

US : Pourtant, il y a quand même un certain nombre d’artistes de hip hop « traditionnel » qui sont connus en France grâce au battle rap notamment ?

R : Ça se sont des mecs qui sont là depuis longtemps et que pas vraiment de gens écoutent. Je ne crois pas que Koriass entre dans cette catégorie. Sinon, il y a Dead Obies mais eux proposent quelque chose de complètement alternatif et Vince leur producteur est vraiment bon.

 

 

US : Est ce que tu écoutes un peu ce qu’il se passe en France ?

R : De ce qu’il y a en ce moment, j’aime beaucoup Kaaris. Biensûr, j’avais entendu parlé de Booba, La Fouine, etc .. Sinon, j’ai découvert Joke grâce à High Klassified et à partir de là j’ai commencé à m’intéresser un peu plus à ce qu’il se passait en France. J’ai découvert Le Huss, Bon Gamin, Jeune LC mais mon préféré dans tout ça reste quand même Prince Waly.

Ensuite, je me suis familiariser avec 1995, etc … que j’aime bien mais dont je ne suis pas plus fan que ça. Sinon, désormais, je m’intéresse aux classiques. J’écoute Alpha 5.20 et Ghetto Fabulous. On ressent l’influence du rap de Memphis dans leur musique donc ça me parle.

US : Cassette EP Vol. 1 est encore tout chaud mais qu’est ce que tu prépares pour le futur ?

R : Je suis en train de bosser sur mon prochain projet solo. Ça va s’appeler A Trappin Ape, un projet principalement Trap mais aussi avec des éléments de House et de Grime, sur lequel Planet Giza est évidemment impliqué. ll y aura certainement des collaborations avec d’autres artistes et d’autres producteurs dessus mais je laisse la surprise. On va aussi shooter les vidéos de « Montréal Paris » et de « Jealous Ass Bitch » également. Sinon, Cassette EP, c’était le Volume 1 donc il y aura certainement d’autres Volumes mais ça arrivera plus tard.

US : Un mot pour la fin ?

R : Shout out à toutes les jolies demoiselles asiatiques (rires).


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Propos recueillis par Jean Benoit Ndoki. 

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