Alimentée par le cliché voulant que le rap soit un genre musical où la paire de corones légitime la prise du micro, l’exposition qu’ont eu et qu’ont encore aujourd’hui en France les femmes dans le milieu est loin d’être suffisant. Ne vous méprenez cependant pas, malgré cette domination de la gente masculine dans le rap jeu, les femmes sont bel et bien présentes.

Outre-Atlantique, on associe le nom de Roxanne Shanté aux prémisses de la branche féminine du rap américain. Sa carrière commence en 1983 et à celle-ci s’en suivront celles de Queen Latifah, Da Brat, Sandra Denton, Lil Kim, Missy Eliott ou encore Foxy Brown pour ne citer que quelques unes des plus emblématiques. Ces différentes rappeuses, bien que chacune évoluant dans un univers différent, ont toutes un point commun, à savoir le succès commercial de leur musique.

Ainsi, Queen Latifah, dès 1989, obtient son premier disque d’or tandis que le premier album de Da Brat sorti en 1994 et s’intitulant Funkdafied se vendra lui à plus d’un million d’exemplaires, un record historique pour une rappeuse à l’époque. On peut également parler de l’énorme succès de l’album The Notorious Kim (2000) qu’on doit à la protégée de Biggie et qui s’est écoulé à plus de 3,2 millions d’exemplaires. Le fait que Missy Elliott ait obtenu 5 Grammy Awards, 6 disques de platines et ait vendu plus de 30 millions d’albums rien qu’aux Etats-Unis illustre également cette notion de succès commercial pour de nombreuses rappeuses américaines.

Aujourd’hui encore, en témoignent leurs performances dans les bacs, les rappeuses américaines pèsent dans le game. On pense notamment à Nicki Minaj dont le tube « Anaconda »  a été certifié triple single de platine, single extrait de l’album The Pinkprint (2014) qui s’est lui-même écoulé à quasiment un million d’exemplaires dans le monde. Ces chiffres de vente, en plus de forcer le respect, montrent que le public est réceptif à ce que font les rappeuses, prouvant ainsi que celles-ci ont toute leur place dans le milieu. Au delà de ça, on remarque également que la reconnaissance ne provient pas seulement du public mais également des rappeurs. Ainsi, on a vu des featurings plus que bouillants entre rappeurs et rappeuses voir le jour comme le morceau « Pass That Dutch » (2003) signé Busta Rhymes et Missy Eliott ou encore « Magic Stick » (2003) qu’on doit à 50 Cent et Lil Kim. Plus récemment, on peut également penser au featuring entre Gucci Mane et Dreezy « We Gon Ride » (2016) et à celui entre Dej Loaf et Future, titre s’intitulant « Hey There » et sorti l’année passée.

Si aux Etats-Unis, de nombreuses rappeuses ont donc réussi à se faire une place dans le milieu, il est loin d’en être de même en France. Bien que le rap soit devenu au fil des années le genre musical le plus populaire, il a, semble-t-il, oublié que les femmes étaient de la partie, de manière apparente du moins… Serait-ce donc lié à un héritage culturel différent qu’aujourd’hui le nombre de rappeuses signées en maison de disque dans l’Hexagone se compte sur les doigts d’une main?

Mais attention, dans le rap les femmes sont certes moins nombreuses que les hommes mais ce n’est en réalité que la partie visible de l’iceberg. Ce nombre relativement bas ne montre en aucun cas que les femmes sont absentes de la scène française, il illustre simplement le fait que celles-ci ne bénéficient pas de la même position et surtout exposition que les hommes en son sein. Comment l’expliquer ?

Nous avons posé la question à Mehdi Maizi, journaliste et chroniqueur spécialisé dans le rap que l’on retrouve notamment chez nos confrères de l’Abcdr du son et sur OKLM Radio : « Les rappeuses sont moins nombreuses que les rappeurs, tout simplement parce que le rap est un milieu où la gente masculine domine. Elles seront vraisemblablement de plus en plus nombreuses puisque le rap est de plus en plus varié dans sa composition. Fatalement, les femmes risquent donc de prendre de l’importance à l’avenir. Néanmoins, il ne faut pas fantasmer sur l’idée qu’une scène rap féminin voit le jour. Les femmes qu’on peut entendre existent d’abord en tant qu’artiste, pas en tant que membre d’un mouvement ou d’une scène qui regrouperait toutes les rappeuses françaises. Ceci, ça n’a jamais existé et ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer… ».

Comme dit plus haut, si l’on désire écouter du rap français fait par des femmes, on en trouve sans problème. Ainsi, depuis 1990 et le morceau « Enfants du Ghetto » sorti sur la compilation RapAttitude et signé Saliha, des femmes font du rap de manière assumée… Pour le meilleur et pour le pire.

Peu de rappeuses françaises ont connu un véritable succès et ainsi, qu’on en parle en mal ou en bien, seule Diam’s a vraiment réussi à faire la différence, et ce à tous les niveaux. Ainsi, avec plus d’un million d’albums vendus, et de nombreuses récompenses (artiste féminine française de l’année aux NRJ Music Awards de 2007 par exemple), celle-ci a montré que les femmes avaient leur carte à jouer dans le milieu. Mise à part elle, d’autres rappeuses auraient pu se faire leur place dans le milieu, à l’image de Keny Arkana qui a connu le succès certes, mais d’un point de vue underground seulement. On peut également citer Casey qui, depuis plus de 20 ans maintenant, défend ses valeurs sur scène et via ses nombreux projets.

Alors pourquoi aussi peu de rappeuses françaises ont connu, connaissent le succès ? Nous avons trouvé pertinent de demander l’avis d’un des principaux activistes de la scène underground du rap francophone, à savoir Deparone, fondateur de Give Me 5 Prod, plateforme promotionnelle d’artistes francophones indépendants :

« On accorde de plus en plus d’importance au physique aujourd’hui. De ce fait, même si certaines rappeuses, dans leurs musique, de par leur technique, leur flow, leurs textes… sont au top, elles bénéficient rarement d’une bonne visibilité puisque ne correspondant, à mon sens, pas aux normes en vigueur. Finalement, j’ai plus l’impression que les personnes vont plutôt cliquer sur un lien pour voir la femme que la rappeuse et donc que seules celles qui vont être attractives vont faire le buzz comme en témoigne celui de Shay par exemple. Pourtant, si l’on s’y intéresse de plus près, le rap, plus exactement la scène underground, regorge de talents féminins qui ne méritent qu’à être connues. Je pense en autres à Pand’or qui, avec son style à part entière, sa technique irréprochable et ses textes touchants en font une rappeuse vraiment talentueuse… Idem pour Ladea qui malgré de jolis scores sur YouTube avec par exemple  « 4 Minutes » n’a à mes yeux pas la reconnaissance qu’elle mérite. Je place néanmoins mes espoirs dans une jeune rappeuse originaire de Lyon et connu sous le blase de « Starline ».

Ce manque de « reconnaissance » reste malgré tout subjectif. Les États-Unis même s’il représente le plus gros marché, avec une langue écoutée à travers le monde, n’est pas le seul exemple. Outre-Manche des rappeuses aussi différentes que Little Simz ou Lady Leshurr réussissent à obtenir reconnaisse et visibilité.

Dans les faits, mis à part Shay qui comptabilise plusieurs millions de vues ou lectures en streaming, peu de rappeuses sont sous le feu des projecteurs… Même si la scène rap en France semble être dans une période de mutation importante, on peut espérer que les femmes puissent y trouver leur place. Alors, serait-ce la différence de culture qui expliquerait le contraste entre la réussite des rappeuses aux Etats-Unis et en France ? La domination masculine peut-elle laisser place aux femmes sans passer par la vulgarisation et la mise en avant de leur plastique ? Ou le problème viendrait-il plus simplement de la perception encore machiste du milieu, des médias et même du publique ?

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