LOAS 1© Jipé Corre

Un soir de début de semaine un peu comme les autres est soudainement bousculé par cette rencontre avec L.O.A.S au coeur de son lieu de création, le Bunker 105, à deux pas du cimetière du Père Lachaise.  C’est ici qu’il bâtit sa musique et ses clips, pierre par pierre, avec ses acolytes : Hyacinthe et Krampf. Assez loin des codes du rap dans la forme, L.O.A.S nous a ouvert les portes de son collectif, parler de spiritualité, de Meek Mill et Nicki Minaj, de son addiction à la transgression et évidemment de son EP, haiNeDMA, qui sort ce lundi 23 mars 2015. On a découvert un personnage singulier, étrange et solaire qui sait de quoi il parle lorsqu’il s’agit d’Art. 

 

Union Street : Je pense que nos lecteurs te connaissent mais je te laisse t’introduire pour faire les choses dans les règles de l’art : qui est L.O.A.S ?

L.O.A.S : L.O.A.S aka Afrika Svastika Bambaataa aka Bagdad Wagner aka Loïs Prima, rappeur chez DFHDGB, Des Faux Hipsters et Des Grosse Bites.

 

US : Vous êtes, toi et ton collectif DFHDGB, des « originaux » dans le paysage rapologique actuel, je t’ai lu dans une autre interview où tu disais « c’est la normalité qui est caricaturale ». Explique nous cette position. 

L : Je pense tout simplement que ça nécessite plus de finesse de se différencier plutôt que de se fondre dans la masse.

 

US : On te voit pourtant au côté de la MZ, qui est un groupe caricatural de la période actuelle du rap français, comment est ce que tu expliques cet antagonisme ? 

L : Je trouve que la MZ est un groupe qui a une vraie touche personnelle donc je ne dirais pas caricatural… Après c’est vrai que nous allons certainement plus loin en terme de textes ou d’images mais ça ne m’empêche d’apprécier tel type de rap ou telle personne.

Je suis qui je suis mais je suis ouvert à tous types de collaborations. Je ne cherche pas à être original à tout prix, j’essaye simplement de montrer quelque chose de personnel et de jouer avec les clichés, avec certains stéréotypes…

 

US : Tes paroles sont souvent très sombres, pleines de questionnements sur l’identité, on a l’impression que tu es en quête de quelque chose, c’est assez spirituel dans le fond même si la forme est assez crade, très nature. Qu’est ce que représente l’écriture pour toi ? Comment l’envisages-tu ?

L : C’est devenu une nécessité à un moment donné de ma vie. Avec la naissance de mon fils  j’ai eu un sentiment d’urgence, un besoin d’écrire, j’étais isolé, hors de Paris dans un endroit un peu paumé… Il n’était pas encore arrivé et je n’avais pas grand chose à faire de ma vie donc je me suis mis à écrire de manière vraiment compulsive, pendant un an j’ai écrit, écrit…

Cela va surement paraître un peu paradoxal que ce soit la naissance de mon fils qui m’ait donné envie d’écrire alors que les autres vont plutôt arrêter leur carrière parce qu’ils ont des enfants. Je me suis dit que si je n’écrivais pas à ce moment là, ça aurait pu devenir une frustration dont mon enfant pourrait pâtir.

Sur la question de la spiritualité :  j’ai toujours été dans une démarche spirituelle et cela fait parti de mon quotidien donc c’est normal que je l’intègre à mes textes de la manière la plus naturelle possible.

Quand je regardes autour de moi, je vois tout le temps des symboles, des signes, et c’est ce que j’essaye de retranscrire dans mes textes.

 

 

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« …Meek Mill et Nicki Minaj, je suis trop content qu’ils soient ensemble, c’est trop gay, c’est presque mes deux rappeurs préférés qui se sont mis ensemble… »

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US : Tu parles de ta voix dans le morceau « C2C » en disant « j’ai une voix de merde, l’ingé son rajoute un filtre » mais justement tu as, à mon sens, ce truc que l’on trouve beaucoup chez des cain-ri type Meek Mill, Young Thug, Future, qui poussent vraiment leur voix même sur des instrus assez sombres. Ce type de rap a une vraie influence sur toi ?

L : J’aime les voix un peu poussées c’est vrai. Après je ne veux pas me limiter à un seul type d’interprétation. Peut être que sur le prochain projet je vais partir sur quelque chose d’autre, de différent… Après concernant les rappeurs qui poussent leur voix, bah ouais Meek Mill ou encore Nicki Minaj… je suis trop content qu’ils soient ensemble, c’est trop gay, c’est presque mes deux rappeurs préférés qui se sont mis ensemble.

 

US : Au-delà de la voix poussée ou criarde il y a dans ton dernier morceau « Parce Que » une partie chantée…

L : Sur le premier morceau que j’avais sorti, « C2C », il y avait déjà ce côté chanté donc il y a vraiment cette envie d’explorer toutes mes capacités. Le prochain projet s’appelle haiNeDMA et il est vraiment conçu pour sortir une émotion particulière qui passe par cette voix criarde et dérangeante mais ça n’est pas ma voix de tous les jours, je n’hurle pas sur la boulangère quand je vais acheter du pain… En tout cas ça fait un joli contraste sur ce morceau.

 

US : Quel est ton lien avec la drogue ? tu en parles souvent dans tes textes mais tu parles de drogues psychotropes ou d’excitants et non pas, comme la plupart des rappeurs, de shit ou de beuh.

L : Je n’ai absolument rien contre le shit ou la beuh mais je trouve que ça cause des dommages assez terrible dans le milieu du rap… On se retrouve souvent confronté à pleins de personnes qui fument des joints et qui ne sont pas du tout efficaces, qui sont chiants à mourir et apathiques…

C’est vrai que je préfère travailler avec quelqu’un qui tape de la coke, qui est dynamique et qui va faire plein de chose… Sur mon rapport à la drogue : c’est vrai que j’ai fait pas mal d’expériences qui m’ont marqué, qui m’ont changé et j’en parle, tout simplement… Je pense qu’on est tous drogués, qu’on a tous des addictions.

On ne considère pas l’alcool comme une drogue dans notre pays mais c’est aussi violent que le reste. Il y en a pour qui c’est le cul, le jeu d’argent, les jeux vidéo, la télé, moi je parle de celles que j’ai pu avoir à un moment donné.

 

 

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« …Quand j’étais petit et que je dessinais je me souviens que la feuille de papier ne suffisait jamais, ça débordait toujours.… »

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US : Tu sors ton premier EP solo intitulé NDMA / haiNeDMA le 23 mars prochain. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le contenu du projet ?

L : Cela a mis énormément de temps car l’année 2014 a vraiment été une année de merde mais dans un sens, cette année de merde a nourri l’EP. Je suis passé par des moments assez durs en 2014 : j’ai un ami très proche qui s’est fait assassiner et mon fils qui est parti vivre ailleurs.

Tout cela à été contre-productif et en même temps productif car ça a retardé les échéances que je m’étais fixée… Mais ces épreuves ont forcément nourri l’EP et ont d’ailleurs donné ce nom là au projet. J’ai été pendant de longs mois habité par ce sentiment de haine…

On a une petite équipe maintenant, ce qui nous permet de travailler assez vite, j’ai enregistré beaucoup de morceaux et j’ai gardé ceux qui me paraissaient les plus pertinents.

 

US : Tu peux nous parler des producteurs/beatmakers du projet ? On connaît Krampf mais comment se sont fait les connexions avec les autres ?

L : Avec internet pour la plupart. On avait déjà travaillé avec Robotnik sur le projet Ne Pleurez Pas Mademoiselle, c’est un strasbourgeois hyper talentueux qui a un vrai sens de la mélodie, chacune de ses prods est potentiellement un tube et je lui passe d’ailleurs un gros big up. Après il y a Akeda qui déchire, Tomalone, un mec du sud qui fait de l’électro chanmé, New Fear, un biélorusse avec qui on s’est connectés sur le net, Nodey qui est déjà un peu en place, Holos Graphein qui est un jeune d’internet aussi… Et bien sûr il y a DJ Pie, un mec qui vient du 8bit et qui avait déjà produit notre fameux « 3ème Cime » sur la tape avec Hyacinthe.

 

US : Tu as déjà sorti plusieurs clips extraits du projet et on sent depuis toujours chez toi, et plus généralement chez DFHDGB, un vrai soin apporté aux visuels dans la scénarisation, l’évocation et l’illustration par l’image de votre musique pour des clips qui sont, pour la plupart, très éloigné de l’imagerie rap habituelle et naturellement transgressifs. Comment est ce que tu expliques ce besoin de transgression, d’adrénaline permanente ? 

L : C’est une nécessité, j’ai vraiment besoin d’aller voir de l’autre côté de la barrière, pour m’exprimer, pour montrer aux gens qu’il n’y a pas simplement ce petit carré qu’on leur octroi pour s’exprimer et qu’il y a quelque chose ailleurs.

Quand j’étais petit et que je dessinais je me souviens que la feuille de papier ne suffisait jamais, ça débordait toujours. Je fais pareil dans ma musique et dans mes clips, je sors du cadre, j’ai ce besoin d’exploser et c’est très naturel, ça n’est pas forcé, je ne fais pas exprès. Transgresser c’est le meilleur moyen de progresser…

Ce sont autant des vidéos qu’un guide de survie pour les générations futures : sautez la barrière, allez voir de l’autre côté peut-être qu’il y a quelque chose pour vous !

 

 

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« …Transgresser c’est la meilleure façon de progresser… »

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US : Tu peux nous parler un peu des réalisateurs avec qui tu travailles ?

L : Il y a Nicolas Capus qui est aussi un très bon ami, Julien Patry qui a fait « Langue Maternelle » et « Strip Club », Kevin Elamrani qui a fait plusieurs clips pour Hyacinthe, il est déjà très connu dans le milieu et il a réalisé un de mes clips à venir. Pour moi ces personnes là font autant partie de DFHDGB que Hyacinthe, Krampf et moi-même.

On est tous les trois mis en avant de manière plus physique mais il y a aussi Marcel Samba par exemple qui fait nos illustrations ou encore notre pote Tiago qui n’a pas vraiment de rôle déterminé mais qui a un avis qui compte, et bien sûr Dat, notre photographe attitré actuellement exilé au Japon.

 

US : Quelles sont tes références en termes d’images ?

L : Jodorowsky, Kubrick, Kitano… Il peut y avoir beaucoup de beauté dans la violence, dans une certaine mesure évidemment…

Mais Jodorowsky à fond ouais, j’ai l’impression qu’il revient un peu au goût du jour, les gens recommencent à en parler, je vois des images de ces films sur mon fil d’actualité facebook. C’est un mec qui m’a beaucoup influencé aussi bien dans ses films que dans ses bandes-dessinées ou dans les bouquins qu’il a pu écrire.

Tout son travail sur le tarot (on parle ici de tarot divinatoire que Jodorowsky pratique) me parle beaucoup et j’aurais vraiment beaucoup aimé travailler avec lui. J’étais allé le voir d’ailleurs une fois, il faisait des tirages de tarots vers Gare de Lyon il me semble mais je n’avais pas pu lui parler…

 

 

US : Vous avez déjà une petite fan base solide avec DFHDGB, à quoi est ce que tu t’attends avec la sortie de cet EP ? 

L : J’attends de passer à la suite, je t’avoue que je n’en peux plus, j’ai vomi tout ce que j’avais à vomir, je le porte à bout de bras depuis un bout de temps, je suis d’ailleurs déjà passé à autre chose…. Je suis toujours hyper content des retours que j’ai sur mes projets qu’ils soient bons ou mauvais.

 

US : J’ai pu vous voir en live plusieurs fois et il me semble que vous arrivez à réunir pas mal de gens différents, de styles différents, comment est ce que tu expliques cela ?

L : ça me surprend ! Je suis toujours surpris qu’on ait des « métalleux » qui viennent nous voir par exemple… Avec des tatouages partout, des écarteurs dans les oreilles… J’ai pas vraiment d’explication, je me dis que c’est peut-être des personnes qui n’aiment pas forcément le rap et qu’on leur propose quelque chose de différent qui leur parle plus. Notre démarche est transversale donc on touche plusieurs types de personnes et c’est très cool.

 

 

US : Est ce que toi et ton collectif avez eu des propositions de signature de la part de label ou maison de disque ?

L : Pas de proposition de signature mais des structures commencent à s’intéresser à nous… Je ne peux pas dire grand chose pour l’instant mais on a tous été approchés individuellement donc c’est assez intéressant… Krampf, Hyacinthe puis moi. On ne sait pas ce qu’il va s’en suivre, on sait déjà ce que les gens veulent nous proposer et pour le moment ça ne nous convient pas donc on continue à bosser… Après c’est vraiment gratifiant, on se dit qu’on est sur la bonne voie car quand des grosses structures viennent te voir ça veut dire que tu fais le taff correctement.

 

US : Qu’est ce que c’est la suite pour L.O.A.S et pour DFHDGB ?

L : Je continue d’écrire des morceaux, de faire des clips. On est au Bunker 105 ici et il y a plein de structures qui sont basées là, donc beaucoup de potentiel, j’essaye de développer d’autres trucs à côté. Krampf va continuer à faire des tubes internationaux pour nous et pour les autres, Hyacinthe va continuer à tout défoncer , à monter dans le game et on va pas s’arrêter là !

 

 

Propos recueillis par David Dupoirieux

 

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