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Union Street : première question, un peu classique, peux-tu tout simplement nous parler de ton parcours ?

Vianney Postic: « Atypique » est le mot qu’on m’a ressorti toute mon enfance je crois. J’ai fait dix ans de latin et de grec ancien, une prépa à l’Ecole des Chartes dans la foulée et une carrière royale d’élève modèle s’ouvrait devant moi jusqu’à ce que je m’aperçoive que ça m’emmerdait profondément. J’ai bifurqué vers une école d’art, puis j’ai fait deux ans de game design, avant de me lancer en illustration en voyant que je passais plus de temps avec un crayon à la main et des comics dans le sac qu’à coder. Et je fais ça depuis cinq ans maintenant, avec des hauts et des bas, mais ça commence à marcher. J’ai la chance d’avoir le soutien de bons potes, ça compte beaucoup pour moi.

 

US: Si tu devais décrire le style de tes travaux, a une personne qui n’en a vu ou croisé aucun, comment le ferais-tu ? Quels mots choisirais-tu ?

VP: Je pense que j’en serais incapable. Je ne suis pas très bon pour parler de ce que je fais, j’ai tendance à toujours m’embarquer dans de longues digressions sur des BD ou des techniques de dessin et ça soule un peu les gens ^^. Je travaille en gros, à l’encre de Chine, et je me mets doucement à la couleur, mais c’est un exercice totalement différent, notamment au niveau du traitement des ombres.

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US: Quels sont tes artistes « maîtres », ceux dont tu ne peux t’empêcher d’admirer le travail et qui t’inspirent continuellement ?

VP: Quand j’étais plus jeune, j’aurais dit Frank Miller. Sin City m’a énormément marqué. Puis un jour en cherchant des adaptations de Lovecraft en bande dessinée, je suis tombé sur un auteur, Andreas Martens, et je suis tombé des nues. C’était le truc le plus beau que j’avais jamais vu. Il a un style très particulier qui se rapproche de la gravure, tout en hachures. C’est particulièrement frappant sur son oeuvre maître, Cromwell Stone (que je te conseille de lire si tu arrives à mettre la main dessus). Je veux raconter un jour des histoires avec la maîtrise graphique et narrative de ce type. Schuiten également, l’auteur de la série des Cités Obscures, niveau architecture et perspectives. Un illustrateur français du nom de Nicolas Delort qui travaille sur carte à gratter, et un autre, Nicolas Nemiri, dont je suis particulièrement fana du style très « délié », très japonais.

 

US: Ton style est très bande dessiné, qu’est ce qui te plait la dedans ?

VP: La bande dessinée est un média un peu à part. C’est un dessin qui sert d’abord à raconter des histoires, et la lisibilité de l’action, autant que la disposition graphique, doit avant tout servir une narration. Ca va des planches classiques de Tintin (4×4 ou 3×4), où l’action est découpée de manière maniaque, quasiment comme un story board de cinéma, aux expérimentations de Druillet (sur Lone Sloane par exemple), où le graphisme n’est pas tant au service de la narration que l’inverse, et images et didascalies se confondent. J’essaie de transmettre ces « histoires » dans mes toiles.

 

US: Tu as l’air d’avoir une préférence pour dessiner des visages de personnes fonduent dans des univers sombre, Pourquoi?

Par esprit pratique – je maîtrise encore mal les mouvements de corps dans l’espace, et la composition dynamique que requiert une BD – et intérêt personnel. On dit que les yeux sont le miroir de l’âme, et je trouve ça parfaitement adapté à la fascinante multiplicité des traits de visage chez les gens. Personne ne ressemble à son voisin, et voir ces émotions rouler et refluer à la surface, et tenter d’un saisir un instant, je trouve ça fascinant. Et j’aime bien dessiner mes copains aussi.

 

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US: Tu as réalisé la couv pour notre magazine Union Street, comment tu t’y es pris ?  Qu’est ce que tu as voulu représenter ? 

VP: J’ai fait la danse de la pluie et c’est sorti de mon nez. Plus sérieusement, de façon habituelle, croquis rapides d’après photo sur le sujet central, encrage papier puis ajout d’éléments digitaux autour. Je fais très attention à ce qu’on ne voie pas la frontière entre les deux – c’était un des torts de mes premiers travaux, trop « plastiques ». Pour le sujet, j’ai une fascination pour l’image de la porte, le voyage entre deux univers, le croisement des mondes, ce genre de choses. L’idée de passage permanent, d’être sur le seuil d’une réalité complètement différente de celle à laquelle on est habitué, et le décalage qui se crée entre les deux. La fille est mon ex. Je la dessine… beaucoup en ce moment.

 

US: Au fait, c’est quoi ton actu pro en ce moment ? Paraît que tu bosses sur un projet de BD?

VP: Je commence à vivre doucement de l’illustration, mais la majorité de mes contrats viennent du webdesign, ou de maquettes, beaucoup plus lucratives. J’ai une expo qui arrive peut-être en février – il faut qu’on trouve le temps de se poser pour un café avec le propriétaire de la galerie. Je bosse sur un projet de BD, mais chut.

 

US: Un mot pour la fin?

VP: Cellar door. Tolkien disait que c’était le mot le plus élégant de la langue anglaise, et c’était une des expressions favorites de Poe, qui un jour l’a prononcé devant une dame italienne qui ne parlait pas un mot d’anglais, et l’a trouvé délicieusement musical. Elle résume à la perfection tout ce qu’on peut trouver de beauté et de musique dans les mots.

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