Credit photo Michel Juvet

Un mercredi matin nous rencontrons Gaël Faye autour d’un café à l’étage d’une brasserie parisienne, quelques jours seulement après la soirée Mixe Ta Race au Pan Piper à Paris, où le MC invitait une quinzaine d’artistes féminines à partager la scène avec lui. Après les présentations d’usage, l’échange est très vite familier et une discussion chaleureuse s’installe. Les sujets sont multiples : l’Afrique bien sûr, le hip-hop évidemment mais aussi les débuts, son rapport aux nouvelles technologies, une vision du monde pointue et aiguisée. S’il n’apprécie guère qu’on le taxe de rappeur « conscient » ou « engagé », le métis franco-rwandais qu’il est continue de se questionner sur l’identité à travers les mots, toujours, et différents projets dont il nous a parlé au cours de cette entrevue.

 

US : Est ce que tu peux te présenter brièvement pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas ?

Gaël Faye : Je m’appelle Gaël Faye, je suis auteur-compositeur-interprète, j’ai déjà commis deux albums, je suis franco-rwandais ayant grandi au Burundi. Je précise cela car ma démarche artistique est très liée à cette histoire et je retourne souvent au pays pour composer…

US :  Tu es né au Burundi au début des années 80 et ta famille est arrivée en France au milieu des années 90 pour fuir la guerre civile. Est ce que c’est à ce moment là qu’est née l’envie de transmettre et de raconter cette histoire par le biais de la musique, du hip-hop ?

GF : Au début, j’écoutais du hip-hop plutôt parce que c’était la musique à la mode mais pas par véritable passion, plutôt comme un jeune qui aime Michael Jordan et qui écoute Benny B. C’est quand je suis arrivé en France que je me suis inscrit dans une MJC pour me servir des textes que j’avais qui se sont ensuite transformés en textes de rap etc…

C’est vers mes 15 ans que j’ai vraiment commencé à me passionner et pour la musique rap et pour la culture hip-hop en général. J’étais dans des collectifs où il y avait des danseurs…

US : Qu’est-ce qui t’as plu dans cette culture justement ?

GF : J’aimais le fait qu’il n’y ait pas de pré-requis pour faire cette musique, pour faire cet art. J’avais toujours l’impression qu’il fallait être diplômé pour faire quelque chose ici et justement j’ai tout de suite accroché avec cette spontanéité, cette énergie pure.

Et puis, c’était vraiment une époque d’émulation où on ne se tirait pas vraiment dans les pattes, il y a avait une espèce de compétition saine, dans tous les domaines du hip-hop justement. Et bien entendu, le message que véhiculait le hip-hop…

C’est vrai que je suis arrivé en France avec mon passé africain et je me suis confronté à une dure réalité : le système scolaire, les gens que je fréquentais n’étaient pas du tout intéressés par ma trajectoire personnelle et j’ai trouvé des messages dans le rap qui parlaient de différentes trajectoires dont des trajectoires d’enfants d’immigrés qui avaient aussi une double culture et j’ai commencé à m’identifier, à me reconnaître…

J’ai tout de suite pensé que je pouvais faire de mon passé et de mon histoire quelque chose d’artistique alors que j’avais justement l’impression de dénigrer ces identités multiples au profit d’une seule identité dans laquelle je ne me reconnaissais pas.

US : Pourtant tu n’as pas fait de la musique directement. Il me semble que tu es parti travailler à Londres pendant un moment…?

GF : C’est vrai que je ne pensais pas en faire mon métier directement, c’était vraiment une passion. Et puis il y avait la pression familiale, surtout du côté rwandais, qui me disait qu’être artiste ça n’était pas un métier. Même personnellement, je pensais que c’était réservé à une mini-élite qui arrivait là je ne sais pas trop comment et c’est vrai que j’ai plutôt assuré les études, trouver un CDI pour rassurer tout le monde.

J’ai travaillé pendant 3 ans…Ça n’était pas le métier en tant que tel… Bon c’est vrai que j’étais dans un fond d’investissement donc c’était assez particulier même si intellectuellement tu peux y trouver un intérêt lorsque tu sors d’école de commerce. Mais pour moi c’était vraiment la routine, cette espèce de cercle métro-boulot-dodo où j’avais l’impression que je ne pourrais jamais exploiter toutes les ressources et les richesses que j’avais en moi. Que finalement c’était un peu comme l’école, il suffisait de s’asseoir et voilà…

En voyant des potes sortir des projets et avancer dans la musique etc. Cela m’a assez motivé pour revenir en France. J’ai commencé à composer, à écrire mon album, monter un groupe et ça a très vite fonctionné…

US : Quels sont tes premiers souvenirs musicaux, en France comme au Burundi ? 

GF : En France c’était vraiment MC Solaar, je me souviens que l’on m’avait offert la cassette. Côté américain c’était Public Enemy. Je me souviens qu’on avait une émission à la télévision burundaise qui s’appelait « Au delà du son » et tous les vendredis soir ils passaient un peu tous les clips à la mode. Ils ont passé le clip réalisé par  Spike Lee « Fight The Power » qui m’avait vraiment choqué et c’est vrai qu’il y avait une esthétique, une attitude que l’on n’avait jamais vu nul part.

 

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«… C’EST HAUTEMENT POLITIQUE, DES NOIRS QUI LÈVENT LE POING AVEC DES MECS DE LA NATION OF ISLAM HABILLÉS COMME DES PARAMILITAIRES…»

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US : On sait que Public Enemy a eu une réelle influence dans le monde mais c’est hyper intéressant de voir que leur musique a pu toucher un gamin d’un petit pays d’Afrique comme le Burundi.

GF : Oui complètement et en plus à cette époque ça passait sur MTV, avec le message qu’il y a derrière, la posture etc… Aujourd’hui ça a évolué car je pense qu’un petit de 10 ans au Burundi il est vraiment impacté par des choses beaucoup moins engagées, des choses beaucoup plus « pop ». C’est hautement politique, des noirs qui lèvent le poing avec des mecs de la Nation Of Islam habillés comme des paramilitaires…

US : On sent un réel attachement à l’écriture et au pouvoir que celle-ci contient pour faire passer un message dans ta musique. Comment est-ce que tu décrirais ton rap ? Engagé, conscient ?

GF : Je n’aime pas ces notions, j’essaye vraiment de m’en éloigner, je fais de la musique tout simplement.

US : C’est très intéressant ce que tu dis car quand tu t’es présenté tu ne t’es pas présenté comme un rappeur mais comme un « auteur-compositeur-interprète ». Est ce qu’il y a un complexe par rapport à ça ?

GF : Il n’y a pas un complexe mais je pense qu’il y a un malentendu. Quand tu fais une soirée en ville et que tu te présentes en tant que rappeur, tu sais très bien que souvent ton interlocuteur y colle un certain nombre de clichés. Et puis quand on te voit on te dit : « Ah mais tu ne fais pas du rap tu fais du slam, tu as la chemise, tu parle un peu bien… » Donc voilà je me dis que, de toute façon, ce qui m’intéresse à la base c’est l’écriture, que le rap a été un peu un accident quand je suis arrivé dans cette MJC avec mes textes car le seul atelier qu’il y avait c’était un atelier de rap.

D’ailleurs je m’exerce à autre chose, je ne me cantonne pas qu’à la musique ou au rap. Je viens de la culture hip-hop, mes bases sont bien ancrées dans cette culture. Je réfléchis en mode hip-hop dans le sens où même s’il n’y a rien, on fait quand même.

C’est même pour moi une manière de réfléchir à l’africaine, le hip-hop est vachement africain finalement. À Bujumbura (capitale du Burundi ndlr) on appelait ça les « mayélé » c’est à dire que quand la voiture tombe en panne, on va la réparer par nos propres moyens, pas besoin d’aller chez le garagiste…

US : Ton groupe Milk Coffe & Sugar est le fruit d’une rencontre avec Edgar Sekloka lors d’un scène slam au milieu des années 2000. Tu peux nous parler de cette rencontre et de ce projet (Milk Coffee & Sugar, sortie en 2010) ?

GF : Oui en 2004 pour les 10 ans de la commémoration du génocide au Rwanda : on avait monté une pièce de théâtre et on avait créé un collectif qui s’appelait le « Chant d’encre ». La rencontre s’est faite tout simplement par accointance. On aimait à peu près les mêmes choses dans le rap et puis le respect mutuel que l’on avait l’un envers l’autre par rapport à notre plume, notre manière d’envisager la musique.

 

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«…JE TROUVE ÇA INTÉRESSANT DE MÉLANGER CES INGRÉDIENTS. J’AIME BIEN UTILISER SOIT L’ODEUR SOIT LE GOÛT, LES SENS EN GÉNÉRAL…»

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US : Est ce qu’il y avait cette « compétition saine » dont tu parlais tout à l’heure entre vous ?

GF : Non je ne pense pas mais je suis pour cette compétition. Je me souviens justement d’avoir assisté à l’enregistrement d’une mixtape de Time Bomb où il y avait des grands noms du rap français : les mecs d’Arsenik qui arrivaient et qui posaient leur truc puis les mecs de Lunatic qui écoutaient et qui devenaient oufs, ce qui créait une véritable émulation. C’est vrai que cette manière de faire m’a vraiment marqué…

US : Il nous semble que le hip-hop appartient aujourd’hui à tout le monde et qu’il a largement brisé les barrières contre lesquelles il luttait au début. Qu’est-ce que représente le hip-hop aujourd’hui pour toi ?

GF : C’est sûr qu’il est totalement intégré à la culture mondialisée, mondiale. C’est à dire qu’aujourd’hui c’est un acquis : Obama est hip-hop dans sa manière d’être et même de diriger. C’est rentré dans toutes les strates de la société, que ce soit dans le vocabulaire, dans la mode, dans la démarche… Même la musique en général est beaucoup plus influencée par le hip-hop que par le rock ou par d’autres genres…

US : Le nom de ton dernier album solo est Pili Pili sur un croissant au beurre sorti en 2013, expliques-nous la signification de ce titre qui semble refléter ton attachement au métissage.

GF : Le « Pili Pili » ce sont des petits piments qui représentent la partie africaine et puis le croissant au beurre, la viennoiserie française… J’avais envie d’un titre qui puisse exprimer le métissage de l’album, de ma démarche, de ma vie. Je trouvais ça intéressant de mélanger ces ingrédients. J’aime bien utiliser soit l’odeur, soit le goût, les sens en général… Milk Coffee & Sugar c’était un peu la même idée.

US : L’Afrique est centrale dans tes textes et notamment la guerre au Rwanda qui est un sujet que tu connais bien ainsi que les marques des 400 ans d’esclavage sur le continent. Est ce que la musique peut ou doit participer au devoir de mémoire commun ? À la réconciliation ?

GF : Je ne pense pas que ce soit une démarche militante pour moi, je ne me dis jamais que la musique est un moyen pour développer un combat, c’est vraiment une fin en soi plutôt. Ou plutôt si c’est un moyen c’est un moyen pour rencontrer les gens : le public, des musiciens, se rencontrer soi-même.

Après comme j’essaye d’écrire des choses qui sont personnelles, c’est vrai qu’il y a beaucoup de combat dans ma vie. J’aimais bien une phrase de Marx qui disait « le bonheur c’est de combattre », je crois vachement en ça, je pense qu’on ne peut être heureux et libre que dans le combat.

Le combat c’est difficile mais pour moi c’est une philosophie de vie et si parfois j’aborde des sujets qui, pour certains, peuvent paraître « conscients », « engagés » ou tout ce genre de qualificatifs c’est tout simplement que je parle de ma vie.

 

 

US : Tu ne penses pas que le rap dénonciateur des maux de la société est aujourd’hui tout simplement traité différemment, par l’entertainment justement, à l’américaine pourrait-on dire, en parlant simplement de tranches de vie ? Que penses-tu de ça ?

GF : Je le fais aussi ! J’essaye juste d’élargir mon champ des possibles et c’est d’ailleurs ce qui m’ennuie parfois chez certains rappeurs, j’ai l’impression qu’ils ne savent faire qu’une seule chose et des fois on aimerait les entendre sur d’autres sujets. Mais pas que chez les rappeurs, j’écoutais récemment Dany Laferrière, l’écrivain haïtien qui vient juste de rentrer à l’Académie Française, qui disait que ce qui l’ennuyait chez Senghor ou Césaire c’est qu’ils ne parlaient que de combats mais jamais de quand ils prenaient un café à Saint-Germain-des-Près et qu’il draguaient des filles.

Et c’est vrai que j’aurais aimé avoir ça en tant qu’africain pour me dire que nous ne sommes pas que des gens qui vivons sous le prisme du racisme etc… C’est la même chose quand j’entends les rappeurs, j’ai l’impression d’entendre toujours la même chose.

Tu vois Booba par exemple j’ai décroché total parce que l’egotrip n’est pas une fin en soi. On ne peut pas nier qu’il a une plume, mais j’avais envie de l’entendre sur plus de thèmes parce quand il s’est emparé des thèmes il a fait des choses incroyables. « La Lettre » avec Ali est un bon exemple. J’aime quand les artistes explorent toutes leurs possibilités et c’est ce que j’essaye de faire. Sur mon dernier album je parle de ma fille, de ma femme…

US : Sur un titre comme « Blend » avec Tumi & the Volume, tu démontres que tu n’es pas qu’un rappeur à texte mais également un excellent technicien qui maîtrise parfaitement son flow.

GF : Exactement !

US : Qu’est-ce que tu penses de la « nouvelle vague » française dont tout le monde parle d’ailleurs ? Qu’est-ce que tu écoutes comme rap français aujourd’hui ?

GF : J’écoute un peu de tout mais sans être fan absolu… Je glane… Malheureusement je suis un peu devenu un auditeur de mon époque qui écoute en playlist. J’ai du mal à m’accrocher sur un projet dans la longueur mais j’écoute vraiment de tout.

US : C’est vrai qu’il est dur de trouver des albums qui s’écoutent comme L’École du Micro d’Argent de IAM ou To Pimp A Butterfly le dernier Kendrick Lamar. Alors qu’est-ce que tu écoutes comme album en entier ? Pas forcément en rap, récent ou pas récent.

GF : J’ai aimé le dernier Jeanne Added, j’ai aimé la cohérence du projet, le son, le propos. Comme IAM ou Kendrick Lamar, je pense que ce sont des gens qui ont réfléchi au propos de leur musique et à ce qu’ils ont voulu dire. Je pense aussi que c’est plus dur aujourd’hui avec les nouvelles technologies car l’artiste est face à un auditeur qui veut toujours plus et toujours plus rapidement… Donc attendre 2, 3 ans entre 2 albums quand tu n’as pas fait un très gros tube c’est vraiment pas évident.

US : Mais justement dans ton cas c’est une démarche que tu assumes ?

GF : Oui mais je me rends compte que si tu n’as pas ça, tu ne peux plus faire de tournée, plus vivre quoi ! Et je pense que c’est ce qui pousse pleins d’artistes à faire pleins d’albums, à toujours avoir un EP qui sort, un clip parce que ouais c’est vrai qu’il y a ton fil actualité qui te demande ce qu’il se passe… Il n’y avait quand même pas ça à l’époque, il y avait des grands groupes qui cartonnaient mais pourtant je n’avais jamais vu leur têtes. Aujourd’hui c’est le contraire je connais les têtes de certains rappeurs mais je ne connais pas forcément leurs discographies.

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«… SI TU TE PRENDS EN SELFIE TOUS LES JOURS EN DISANT « LÀ JE VIENS D’ÉCRIRE UN 16 » BAH TU TE REGARDES EN TRAIN D’ÉCRIRE …»

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US : Tu te positionnes comment toi justement par rapport à ces nouvelles technologies et à ces phénomènes d’images, de buzz ? Tu te sens « has-been » ?

GF : Non je ne me sens pas « has-been » mais je me pose des questions, j’ai du mal à trouver un équilibre sain entre créer ce lien avec le public, qui a besoin de ce lien, et puis en même temps ce moment de solitude, de retrait indispensable à toute forme de création. Si tu te prends en selfie tous les jours en disant « là je viens d’écrire un 16 » bah tu te regardes en train d’écrire.

US : On a parlé du dernier Kendrick Lamar, qu’est-ce que tu en as pensé ?

GF : J’ai préféré le premier parce que c’est vrai que je ne suis pas très funk. Mais c’est sûr qu’en terme de production, de cohérence, de démarche je trouve ça extraordinaire. Que l’on puisse arriver à cette exigence musicale et en même temps être mainstream et grand public… Je souhaites tout ce mal là à la France quoi !

US : On a pu voir ça en France avec Opéra Puccino de Oxmo… Est ce que tu penses que l’on catégorise plus les rappeurs ici ? Les rappeurs intellectuels et puis les gangsters ?

GF : Je pense que ça rassure toujours d’avoir des gens que l’on peut mettre dans des cases. Sans vouloir paraître prétentieux, moi par exemple on ne sait pas où me mettre. On ne va pas dire que je fais du rap car si je fais du rap tu ne peux pas me mettre aux côtés de Gradur ou quoi mais on ne peut pas dire non plus que je fasse de la chanson française parce que c’est scandé, je suis grand, je suis noir…

US : La question de l’identité semble au centre de tes projets. Est ce que tu as pu trouver une réponse à tes questions là-dessus ?

GF : Sans l’écriture et sans la musique je ne sais pas comment je me serais sorti de tous ces questionnements identitaires qui étaient très très fort chez moi. Parce qu’en Afrique j’étais un blanc et puis quand j’arrive ici je suis noir… C’était très violent.

Par dessus ça, se rajoute la question ethnique que j’ai pu vivre au Rwanda et au Burundi… Utus, Tutsis… À l’adolescence on se pose déjà beaucoup de questions. Soit on a une très forte personnalité et on n’a pas peur d’être seul, ce qui n’était pas mon cas, j’étais vraiment l’ado moyen qui a juste envie de faire partie d’un groupe, auquel je peux m’identifier et je n’ai jamais trouvé ce groupe là. Mon groupe c’est les gens qui m’écoutent, qui me suivent…

La démarche part, comme bien souvent, d’une blessure narcissique (rires). Comme beaucoup d’artistes je pense.

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«… DIRE 50/50 C’EST DÉJÀ DU CLOISONNEMENT, ON EST 100% DE TOUT CE QUI NOUS CONSTITUE… »

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US : On parle beaucoup des « afro-américains » mais peu des « afro-européens ». Qu’est-ce que tu penses de cela ?

GF : La différence, c’est que, où qu’on soit, on a toujours deux visions sur un même objet à la différence d’un européen-européen qui ne verra les choses que par le prisme de sa vie. J’intègre toujours mon autre pan culturel lorsque j’écris, dans la manière dont je me comporte. J’appelle ça « la vision en contrepoint ». Par exemple, j’ai une chanson qui s’appelle « Métisse » dans mon dernier album et il y a un moment où je dis : « Je suis noir dans ce pays, ça n’est pas moi qui l’ai voulu, je l’ai vu dans le regard d’autrui ».

Quand je fais des concerts en Afrique je dis : « Je suis blanc dans ce pays, ça n’est pas moi qui l’ai voulu, je l’ai vu dans le regard d’autrui ». Je me demande comment la chanson va être reçu ici et en Afrique et j’élargis ainsi ma vision et le champ des possibles.

Je pense que beaucoup de chanteurs français, de rappeurs français qui ont du succès ici ne vont pas forcément trouver leur public dans leur pays d’origine ou de cœur. Les gens vont passer à côté de leurs messages.

US : Tu vois donc ça comme une force ?

GF : J’en ai fait une force mais à la base c’est un handicap. Malheureusement on est dans un monde de frontières, on est dans un monde de cloisonnement. Dire 50/50 c’est déjà du cloisonnement, on n’est pas 50% de ça et 50% de ça on est 100% de tout ce qui nous constitue et on ne peut pas retirer une chose d’une autre sans abîmer l’ensemble.

US : La musique permet de créer cette cohésion ?

GF : C’est une serpillère : il y a de l’eau partout et avec ma serpillère musicale j’aspire tout ça. C’est un langage totalement universel. Après l’être humain a des limites. On peut le voir très tôt, chez le bébé par exemple : il croit qu’il fait parti de sa mère et l’on peut dire qu’il commence à grandir quand il se détache de sa mère.

Le souci c’est que l’humain a une limite et il veut savoir aussi si l’autre a une limite, si c’est un homme, une femme, son orientation sexuelle… Mais je penses quand même que l’idéal serait d’oublier tout ça et de toucher l’autre dans ce qu’il est : lui et moi en même temps.

US : Après ce premier album, tu as envie d’aborder des sujets différents ? Quels sont ces nouveaux thèmes que tu as envie d’aborder et est ce que ces changements constituent pour toi une pression vis à vis de ton fanbase ?

GF : Non, parce que les gens, je ne les considère jamais comme des fans mais comme des personnes qui donnent le soutien, la force. Des gens qui ont été touchés à un moment donné. De toutes les façons, je me dis que je suis toujours dans la même démarche.

C’est sûr qu’on peut moins aimer une chanson à une autre ou un projet à un autre. Mais, j’ose espérer que les gens qui me suivent sincèrement, suivent la démarche, le processus. Ça, plus que la musique en elle même. C’est peut être beaucoup leurs demander, mais c’est l’idéal que j’ai vis-à-vis du public. 

C’est à moi maintenant de garder la démarche de qualité. Aussi bien au niveau des textes, de la musique, de mon ouverture au monde. Je me sens assez libre et c’est ce que je recherche pour les projets à venir. Plus de terrains inconnus.

US : Sur l’album précédent, tu jouais avec un live band. Les arrangements étaient soignés, ce qui impliquait pas mal de musicien. Est ce que ta démarche musicale est attachée à ce genre de formation ?

GF : Du coup maintenant, ça m’intéresse de repartir sur un projet plus minimaliste. Pili Pili sur un croissant au beurre, c’est un projet qui a mobilisé une trentaine de musicien. Ça a été très lourd en terme de production.

Je crois que j’ai envie d’être sur quelque chose de plus confidentiel. Travailler avec deux, trois personnes et me focaliser plus encore sur le travail de l’écriture et du flow, ce que j’avais moins fait sur le dernier projet. J’étais plus focalisé sur l’exploration musicale.

Donc là, je voudrais me concentrer plus sur le travail du son. Et pour dire la vérité, quand tu es un projet en développement comme moi, venir à dix sur scène, ce n’est pas évident. Ça fait peur aux salles, ça fait peur aux tourneurs même si le public est content.

 

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«…SI DEMAIN JE TOMBE SUR UN PRODUCTEUR DE TRAP QUI ME PROPOSE UNE INSTRU DE OUF ET QUE J’AI ENVIE DE PARLER D’UNE COLONNE DE FOURMIS DANS MON JARDIN DE BUJUMBURA SUR DE LA TRAP, ALORS JE FERAI LE MORCEAU (RIRES).…»

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US : Sur le morceau « Big Bang » de Milk Sugar and Coffee, vous disiez « On n’a pas la rime fast-food/Ton Dirty South, on l’envoie se faire foutre ». Qu’est-ce que tu penses des productions actuelles qui sont largement dominées par le son Trap ?

GF : Pour moi, la Trap c’est déjà vieux en fait. Il y a un peu de provoc’ quand Edgar dit ça. Quand c’est bien produit et que c’est bien fait, il n’ y a pas grand chose à dire. Ce qui me dérange, c’est que souvent en France, on a tendance à récupérer des codes sans bien les restituer. Après, ce n’est pas mon style mais ça ne m’empêche pas de reconnaitre quand un morceau est bon.

Je ne suis pas fan de Techno, ni d’Électro mais quand j’entends quelque chose de bon, je me dis « Ah ouais ! ». Je veux pas trop me mettre de barrières. Si demain je tombe sur un producteur de Trap qui fait un instrumental de ouf, et que j’ai envie de parler d’une colonne de fourmis sur mon jardin de Bujumbura sur de la Trap, alors je ferai le morceau (rires).

US : Qu’est-ce que t’écoutes alors en ce moment ?

GF : J’écoute tellement de choses donc j’ai du mal à me fixer.

US : Qu’est-ce que tu as écouté ce matin par exemple ?

GF : J’ai écouté Salif. Je me demandais où est-ce qu’il était passé. Parce que Salif, c’était un putain d’emcee. Du coup, j’ai réécouté les albums et j’ai vu le problème qu’il y avait dans la musique en fait. Surtout quand je vois qu’il y a pas mal de rappeurs qui ont un peu la même voix, mais qui écrivent cent fois moins bien. J’ai remarqué que les chansons sur ses albums, les refrains etc .. étaient très marqués par leur temps.

J’ai trouvé qu’il avait fait des choix artistiques qui correspondaient au mood du moment, au lieu d’être dans une recherche profonde pour rendre son art un peu intemporel. C’est ce qui tue le rap français à mon avis. J’ose espérer que dans dix ans on pourra réécouter Pili Pili sans se dire « Ouais, c’est trop marqué par son temps. ». C’est le genre d’album que je veux faire.

Pour revenir à Salif, c’est dommage car j’estime qu’il fait partie des gens, dans le rap français, qui ont une plume que tu ne retrouves pas ailleurs. Mais il faut aller au delà des frontières qu’on peut parfois se mettre.

Hier j’étais à la Maison de la Poésie et j’ai vu dans la programmation que Casey, qui pour moi est dans le top 5 des meilleurs plumes du rap français, a fait une création avec un auteur de théâtre qui s’appelle Koffi Kwahulé et est accompagnée en acoustique par deux musiciens. Je trouve ça très intéressant, et je pense que ça va la placer ailleurs.

C’est ce qu’a réussi Oxmo, qui est le maitre dans cet art. En tant que rappeur, il n’a rien à prouver à personne. Il est dans une vraie démarche artistique et j’espère qu’on arrivera de plus en plus à faire ce genre de choses dans le rap. Arrêter avec l’attitude, les fringues, etc .. ou alors le faire un temps mais avoir la force de continuer ailleurs et d’explorer d’autres choses.

US : Cette tendance est en marche déjà.

GF : J’espère mais en fait, ce qui manque souvent c’est que : soit l’artiste n’a pas suffisamment confiance en sa capacité à tester d’autres horizons, car c’est une réelle prise de risque. Par exemple, Oxmo s’est mis pas mal de gens à dos. Moi, le premier même si on pourrait croire le contraire parce que je joue avec des musiciens.

Quand il a fait Lipopette Bar avec The Jazz Bastards, au début je n’ai pas kiffé. Il m’a fallu beaucoup d’écoutes, que mes potes me disent « Mec, t’es un ouf ! Écoute attentivement ». Petit à petit, j’ai compris. Et je reconnais que c’est là que réside la force d’un artiste. Cette capacité à s’en foutre et d’y aller tout simplement.

US : On vit tout de même dans une époque contradictoire. Par exemple, aux États-Unis, on a d’un côté du spectre hip-hop Kendrick Lamar, qui a sorti un second album où il a pris des risques musicalement et qui s’est placé au sommet des charts; d’un autre côté un rappeur comme Young Thug, qui avec ses extravagances est à l’extrême de la tendance Trap/ Gangsta rap actuelle.

GF : Peut être que pour Young Thug, ça sera plus dur de rester sur le temps. Je ne sais pas, peut être que j’extrapole.

US : Tu le vois faire un album sur lequel il est plus dans la profondeur, dans l’écriture, des productions pas forcément hip hop, etc..?

GF : Pourquoi pas ? Après, dans le rap, on est souvent dans la surenchère. On cherche la surenchère. Être sur le toit d’une bagnole avec une Kalachnikov. C’est un peu comme 50 Cent. Quand il est arrivé, on savait surtout qu’il s’était pris 9 balles dans le coffre. Demain, on aura un mec qui va revenir de Daesh, qui va faire son repenti, puis qui va sortir un album de rap et il sera encore plus violent que les autres.

Donc, il y a quand même aussi cette fascination pour l’ultraviolence, l’ultra-grossièreté, etc… Ce qui est entretenu aussi par les médias. Je ne pige pas que certains mecs, avec les propos qu’ils ont, soient invités dans des grands médias.

US : Tu ne penses pas que les médias, souvent, ne comprennent pas leur musique ? Booba, par exemple, ça semble évident que sa posture relève du marketing.

GF : Je ne suis pas si sûr que ça. Parce que le rap a réussi à tirer profit de cette ambiguïté entre premier et second degré. C’est un jeu qui se fait en permanence : on est second degré lorsqu’on est dans les grands médias et premier degré avec les fans de bases qui viennent te voir au quartier. Ça n’a pas toujours été comme ça.

Les rappeurs à l’époque, quand ils arrivaient sur les plateaux, il y avait toujours des clashs parce que le détachement n’était pas le même que celui qu’on peut observer aujourd’hui. Maintenant, les rappeurs comme ils savent sur quel terrain on les attend, ils font genre « Moi je dis ça, mais en fait je blague », etc. En vrai, on sait très bien que quand ils sont en concert devant leur public, ils ne disent pas que c’est du second degré.

 

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«…LES FEMMES NE SONT PAS DES VICTIMES. LES FEMMES SONT PUISSANTES, ELLES SONT FANTASTIQUES…»

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US : Pour revenir sur ta date au Pan Piper. Explique nous un peu comment l’évènement est né.

GF : C’est un collectif qui s’appelle Mixe Ta Race, qui organise des concerts à Paris de manière régulière et qui avait envie de m’offrir une carte blanche. J’ai saisi l’occasion et tout de suite j’ai pensé à une soirée autour des femmes. Au début, c’était peut être motivé par mon inculture ou ma méconnaissance de ce qu’est le féminisme ou encore de ce qu’est être une femme dans ce monde.

J’avais été très marqué par une soirée de soutien aux femmes violées en République Démocratique du Congo dans le Kivu. J’avais fait un concert de soutien. Il faut savoir que dans l’Est de la RDC, le viol est utilisé comme arme de guerre depuis plusieurs années et énormément de femmes se font violer. C’est passé sous silence et c’est pour moi un crime abominable. Je m’étais senti assez gêné quand j’étais sur scène ce jour là. Je ne savais pas comment aborder la question, tout simplement parce que je suis un homme. Il y avait un genre de problème de légitimité. J’ai ressenti un genre de malaise comme on peut tous avoir lorsque l’on sort un peu de sa zone de confort.

Et je me suis dit, il faut que je pousse cette idée tout de même. En invitant uniquement des femmes, j’ai pensé que ça allait suggérer des choses de la féminité sans que ce soit dans un discours engagé/féministe. Je pense que c’est ce qui a fonctionné car inviter 15 femmes qui s’expriment, qui ont cette force d’avoir leurs univers et de les délivrer à la face du monde, ça dit tout sur la puissance de ce que c’est que d’être une femme.

Ce qui est très jolie, c’est qu’à la fin du concert, il y a une femme qui est venu me voir et qui m’a dit « Et bien, tu vois, en sortant de ce concert, tu es fière d’être une femme ! ». Et je me suis dit que ça c’était gagné. On a pas fait un concert où on dit « Voilà, c’est un concert pour les femmes battues ou violées » dont on serait sorti en se demandant ce qu’on peut faire pour toutes ces victimes. Mais les femmes ne sont pas des victimes. Les femmes sont puissantes; elles sont fantastiques. C’est ce que je voulais mettre en avant.

US : Quels sont tes projets futurs ?

GF : Je vais peut être commencer par un EP d’ici février prochain. Ça devrait correspondre à une date où j’aurai une création artistique avec le Théâtre d’Ivry. Je vais travailler avec DJ Blanka de la Fine Équipe et Guillaume Poncelet. j’ai un autre projet a côté qui explore plus le rapport aux langues qui m’entourent : l’anglais, le français, le lingala, le swahili. Je fais ça avec Jerian et Samuel Kamanzi. On joue ensemble pour la première fois le 8 aout prochain au festival Chansons et Mots d’Amour dans les Landes où il y aura également Camille. Sinon, je sors mon premier roman l’année prochaine.

US : Est ce que tu peux nous en dire quelques mots ?

GF : C’est une histoire métaphorique d’un enfant qui vit dans une impasse, dans un pays en guerre. Cette impasse est un peu comme un refuge, une pièce avec des murs capitonnés. Il y joue avec ses amis pendant que le pays s’enfonce dans la guerre. Pour cet enfant, c’est rien jusqu’au jour où la guerre finit par arriver dans cette impasse. C’est beaucoup par rapport à ce qu’il se passe en Europe.

C’est à dire qu’on crée des murs. On met la violence et la dureté du monde à distance en continuant de vivre de façon naïve et de garder notre légèreté. Mais on se rend bien compte que certaines incursions renvoient à cette réalité qui est que nous vivons dans le même monde que les autres et que cette violence finira par arriver jusqu’à nous. Elle finira par rentrer dans une salle de rédaction avec une Kalachnikov et à ce moment là, on va se lever, on va être étonné parce qu’on va se poser la question « Ah bon ? On vit dans ce monde là ? ». Alors ce monde là… pourquoi y est-on indifférent.. et a-t-on besoin que la violence soit aussi forte? tout le reste de l’année et qu’on a besoin que la violence soit aussi forte pour réagir.

Et donc cet enfant là, c’est un peu l’idée de s’accrocher à sa naïveté avec forcement le passage à l’age adulte.

US : Quelles sont les différences que tu peux noter entre le processus d’écriture d’un album de musique avec celui d’un livre ?

GF : Déjà, beaucoup de solitude. La musique, on est toujours un peu avec quelqu’un. Au moins, avec un ingé son. C’est une solitude dont j’avais besoin d’ailleurs car parfois ce n’est pas évident de travailler avec d’autres personnes. Et je trouve, qu’il y a beaucoup plus de liberté. J’imagine qu’il y a des règles aussi dans l’écriture d’un roman mais dans une chanson tu as les couplets, les refrains, les ponts, etc .. Ça peut faire un bon équilibre pour les prochaines années d’alterner entre la musique et l’écriture un peu plus solitaire du roman.

Propos recueillis par David Dupoirieux & Jean-Benoît Ndoki

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